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a:1:{s:2:"fr";s:70:"Des poissons dans les rizières : un exemple d’agriculture durable ?";}

Il y a plus d'un anpar Aurélien Bourdet

En Chine du Sud, un système agricole traditionnel consiste à associer à la riziculture l’élevage de poissons. Reconnue par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture) comme un modèle exemplaire d’agriculture durable, il restait malgré tout à mesurer scientifiquement les avantages de cette pratique ancestrale, et à comprendre les mécanismes qui sous-tendent sa viabilité. C’est désormais chose faite avec l’étude réalisée par des chercheurs chinois de l’université d’agriculture de Chine du sud.

En 2002, l’Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation a lancé un programme destiné à répertorier les « Systèmes Ingénieux du Patrimoine Agricole Mondial Â» : définis comme « des systèmes et des paysages remarquables d'exploitation de terres riches en une diversité biologique d'importance mondiale et évoluant grâce à l'adaptation d'une communauté à son environnement, à ses besoins et à ses aspirations au développement durable Â»(1), ils incarnent donc la richesse d’un savoir paysan pluriséculaire. Seuls 10 sites ont été retenus à ce jour.

 

Parmi ceux-ci, la province du Zhejiang dans le Sud de la Chine, où depuis plus de 1200 ans des paysans associent à la culture du riz l’élevage d’une variété de carpe. Ce système agricole ancestral a fait l’objet d’une étude dont les résultats viennent d’être publiés (2). Pendant 5 ans, Jian Xie et son équipe ont étudié 31 villages, dans chacun desquels ils ont choisi un certain nombre de rizières exploitées par un même agriculteur, mais dans une optique différenciée et comparative : d’un côté, le riz était cultivé en monoculture ; de l’autre, était pratiquée la double culture du riz et des poissons. Les résultats sont surprenants.

 

Le rendement de riz est le même (6 tonnes par hectare) quelque soit le système agricole utilisé, mais les rizières avec poissons nécessitent bien moins d’apports chimiques nocifs pour l’environnement que les rizières exploitées en monoculture. Comment l’expliquer ?

 

L’étude a montré que la viabilité et la durabilité de ce système traditionnel s’expliquent par les interactions positives qui résultent de l’association de ces deux écosystèmes :

 

- d’un côté, le poisson agit comme un agent bio-régulateur pour le riz. La présence des carpes est bénéfique pour la riziculture car elle réduit le nombre d’insectes, le risque de maladies et les mauvaises herbes. Le besoin de pesticides s’en trouve ainsi considérablement réduit. En outre, l’azote contenu dans la nourriture pour poissons ainsi que certaines substances présentes dans les excréments des carpes sont récupérés en partie par le riz et par le sol, diminuant de cette façon l’utilisation d’engrais.

 

- inversement, la présence du riz est également bénéfique pour le poisson. Il améliore l’environnement pour les poissons (réduction de la température aquatique, ombres et abris, etc.), il capture l’azote et diminue la concentration d’ammoniaque dans l’eau, enfin, il leur fournit une nourriture plus abondante (les insectes présents sur les plants de riz heurtés par les carpes tombant dans l’eau).

 

Deux chiffres éloquents sont à retenir : à rendement égal, la double culture riz-poisson nécessite 68% de pesticides et 24% d’engrais en moins comparée à la monoculture du riz. Le gain pour l’environnement est évidemment immense.

               

Ainsi, ces synergies qui existent naturellement au sein des écosystèmes permettent à Jian Xie d’affirmer que « la double culture riz-poisson est une forme durable d’agriculture car elle maximise les bienfaits des ressources rares que sont l’eau et la terre en utilisant relativement peu d’apports chimiques, en produisant à la fois des glucides et des protéines, et en conservant la biodiversité Â».

 

Cette double culture du riz et du poisson n’est pas limitée à cette seule province chinoise et d’autres pratiques similaires ont été répertoriées en Egypte, en Inde, en Indonésie, en Thaïlande, aux Philippines et au Bangladesh.

 

Et Jian Xie de conclure : « L’agriculture moderne a besoin d’une profonde refondation et celle-ci devrait inclure une reconsidération des systèmes agricoles traditionnels Â». Autrement dit, sortir des mirages ultra-technicisant et désastreux pour l’environnement de la Révolution verte des années 1970, oser remettre en question le dogme de la sacro-sainte monoculture intensive, et réfléchir à l’élaboration de nouvelles pratiques agricoles.

La double culture riz-poisson est un formidable exemple de ce que l’héritage écologique des systèmes agricoles traditionnels peut offrir comme enseignements pour le développement d’une agriculture plus durable. La validité de ces systèmes a reçu le gage de viabilité le plus essentiel : celui du temps. Des siècles de savoirs paysans peuvent donc encore apporter beaucoup à notre monde moderne sur-productif.

Elle apparaît enfin comme l’un des signes tangibles de l’émergence d’un nouveau paradigme dans l’agriculture, basée sur la durabilité, sur une utilisation plus intelligente des efficiences naturelles, des synergies entre écosystèmes, tout en préservant et en valorisant le savoir-faire et la culture des populations locales.

 

Pour autant, cette étude laisse en suspens un certain nombre de questions. Elle ne mentionne rien de la situation économique et sociale des paysans, en se concentrant uniquement sur les aspects scientifiques des interactions riz-poisson. Cette double culture permet-elle aux populations locales d’améliorer leurs conditions de vie ? Qu’en est-il du besoin de main-d’œuvre ? De la maîtrise et du coût des techniques piscicoles ? Le revenu supplémentaire engendré par l’élevage de poissons couvrent-ils les investissements nécessaires ? La durabilité implique pourtant de prendre également en compte la qualité de vie des populations paysannes locales. Sont-elles gagnantes à maintenir de telles pratiques ? Un ouvrage de synthèse paru en 1995 effleurait certaines de ces questions sans toutefois apporter de réponses décisives (3). Ces problématiques demeurent d’actualité et appellent des études de cas plus détaillées.

Rappelons en outre que le riz est la principale denrée agricole productrice de gaz à effet de serre (4). Constituant actuellement la nourriture de base de près de 3 milliards d’êtres humains (chiffre appelé à exploser dans les décennies à venir), le riz est fortement émetteur de méthane, un gaz dont l’impact sur l’effet de serre est estimé 25 fois supérieur à celui du dioxyde de carbone.

Ainsi, si la double culture riz-poisson a l’avantage remarquable de diminuer fortement le besoin en engrais et pesticides, et donc, en un certain sens, de rendre les rizières plus écologiques, elle laisse ouvert malgré tout un grand nombre de défis cruciaux pour les années à venir (5).

 

Loin d’être une solution miracle, exempte de tout contre-coût environnemental, la double culture riz-poisson n’en demeure pas moins un exemple stimulant pour penser l’agriculture de demain. Aucune question n’est « simple Â» en matière d’écologie, et l’écologie responsable implique de réfléchir systématiquement aux multiples dimensions  d’un problème. Le citoyen-lecteur de ce blog se doit donc de rester vigilant face aux manipulations de tous bords visant à décomplexifier les questions environnementales.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Horizon-durable – Aurélien Bourdet

(1) http://www.fao.org/nr/giahs/whataregiahs/fr/

 

(2) XIE Jian et al., « Ecological mechanisms underlying the sustainability of the agricultural heritage rice-fish coculture system Â», in Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), vol. 108, n°50, 2011, pp. E1381-E1387

 

(3) MACKAY T. Kenneth (ed.), Rice-Fish Culture in China, IRDC, 1995

 

(4) P.-A. Roger, C. Joulian. « Environmental impacts of rice cultivation Â» dans Rice quality : a pluridisciplinary approach, Cahiers Options Méditerranéennes, Vol. 24, n° 3, Article n° 38 (CD ROM), CIHEAM, 1998

 

(5) LANSING J. Stephen, KREMER H. James, “Rice, fish, and the planet”, in Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), vol. 108, n°50, 2011, pp. 19841-19842