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Biocarburant ou agrocarburant ?

Il y a plus d'un anpar Horizon-Durable

Mi-novembre 2010, le Ministère de l'Agriculture de Colombie officialise la nouvelle:

le projet débutera en 2013 et représentera un capital total de 350 millions de dollars1.

Biocarburant ou agrocarburant ?

A l'origine de ce mégaprojet qui représente un des investissements les plus importants en termes de capital étranger injecté dans l'agriculture colombienne, un groupe d'investisseurs puissants d'Israël, Merhav, qui s'engage à produire dans le département du Magdalena pas moins de 376'000 litres de combustible d'éthanol par jour à partir de plantations de canne à sucre. Appelés bio- ou agrocarburants, les combustibles issus de la biomasse possèdent l'avantage de provenir d'une source renouvelable, et représentent ainsi une alternative attractive aux énergies fossiles limitées, et en particulier au pétrole dont l'approvisionnement, de plus en plus difficile, préoccupe les politiques. Ainsi, l'Europe, le principal importateur actuel de biocarburant au monde1, s'est attachée depuis une dizaine d'années à promouvoir l'utilisation de biocarburants pour les véhicules, et en particulier pour les transports publics2. Le précédent gouvernement de Colombie (2002-2010) avait alors justement flairé le potentiel économique lié à ce secteur à haute valeur ajoutée en favorisant son développement, positionnant le pays en 5ème position dans la production mondiale d'huile de palme - autre source de biocarburant - et en première position au niveau sud-américain3. Pour les régions directement concernées, dépeintes comme des régions pauvres et désolées, la promotion de ces cultures est étayée par des arguments qui concernent la création d'emplois directs et indirects ou encore le développement de l'infrastructure locale. Et pourtant.


Et pourtant le 8 novembre 2010, l'Union européenne publie un rapport qui remet en question sa politique sur les biocarburants, contestant l'affirmation selon laquelle l'utilisation de ces énergies contribue réellement à réduire les émissions de CO2 et relevant la pression environnementale attachée à ce type de culture5. Ce rapport, apparu peu de temps après une crise alimentaire qui secoue le monde entier, pointe du doigt un mode de production industriel à grande échelle de cultures qui provoquent non seulement une politique de déforestation de zones potentiellement riches en biodiversité ou l'utilisation de pesticides destinés à une meilleure production destinée au vaste marché international, mais constitue aussi une véritable concurrence pour les terres consacrées à la production alimentaire. Ainsi, aux conséquences écologiques succèdent des conséquences socio-économiques, et notamment l'inflation des prix des aliments de base. Et si les aliments sont plus chers pour les consommateurs, moins d'argent peut être sorti de la poche pour l'éducation ou la santé...

Dans le cas de Merhav en Colombie, ce sont 10 milles hectares de plantations de canne-à-sucre qui sont envisagés. Mais il semble cependant que le gouvernement colombien soit sensible à une partie des critiques dirigées à l'encontre des biocarburants, puisque, pour concilier développement économique et une image positive auprès de l'opinion publique, les investisseurs israéliens ont dû garantir que les plantations liées au biocarburants n'impliqueraient pas le déplacement d'aires agricoles destinées à la production alimentaire, et que, « initialement, le 100 % de la production d'éthanol serait destiné à la consommation interne6 ». Mais si ces dispositions tout à fait respectables sont, en effet, respectées, il faut rappeler le contexte de guerre civile dans lequel se trouve plongé la Colombie depuis plus de 60 ans; les puissants agents économiques plus ou moins liés au gouvernement qui peuvent trouver un intérêt à s'intégrer sur le juteux marché des biocarburants, n'excluent jamais totalement d'employer des groupes de mercenaires armés – les paramilitaires - pour terroriser et déloger les populations locales qui manifesteraient de la résistance à quitter leurs terres... Ainsi, le déplacement forcé existe bel et bien en Colombie, et ses causes ne sont pas liées à des actes barbares de groupes terroristes irrationnels, mais à un conflit lié à la terre et à ses ressources naturelles.


Beaucoup luttent pour l'utilisation d'une terminologie plus conforme à la réalité; agrocarburant serait plus approprié car il marque le lien avec l'agriculture à haute intensité et la menace que celle-ci représente pour la production parallèle d'aliments de base et pour l'environnement, alors que biocarburant – ou biocombustible – a une connotation bio très positive auprès du public, mais trompeuse. Certains vont plus loin, et, pour souligner les conséquences de ce qui se veut des politiques pour limiter les émissions de CO2 et favoriser le développement économique de pauvres régions reculées, parlent de nécrocarburant (du grec necro-, la mort).


Conclusion: avant d'utiliser un terme, pensez à ce qu'il y a derrière.


horizon-durable - Marion Wessner


1 http://www.minagricultura.gov.co/archivos/_bol_154_inversiones_externas_en_megaproyecto_de_etanol.pdf
2 http://www.elespectador.com/columna-bio-y-agrocombustibles-diferencias-y-futuro
3 Directive 2003/30/CE du Parlement Européen: http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do? uri=OJ:L:2003:123:0042:0046:FR:PDF
4 http://www.elespectador.com/columna-bio-y-agrocombustibles-diferencias-y-futuro
5 http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?type=WQ&reference=E-2010-9745&format=XML&language=FR
6 http://www.minagricultura.gov.co/archivos/_bol_154_inversiones_externas_en_megaproyecto_de_etanol.pdf; ma traduction